Booba : "Je suis entrepreneur et businessman, je n’ai plus envie de faire de concessions."

Booba : "Je suis entrepreneur et businessman, je n’ai plus envie de faire de concessions."

Booba ne passe pas inaperçu, 2 mètres sous la casquette et des muscles partout. Booba en impose, il en faut pour passer du placard au peloton de tête des rappeurs qui comptent. Le 1 er octobre, il sera à Bercy, histoire de terminer en beauté une année couronnée de succès, son cinquième album solo Lunatic sorti le 22 novembre dernier est depuis longtemps platine, surtout il a suscité presqu’autant de téléchargements légaux que Christophe Maé... Booba est un bosseur, il a une marque de fringues, Ünkut, et s’est fait accepter par ses cousins américains. Akon et P.Diddy sont venus en pousser une petite sur son dernier album et pourraient très bien être au rendez-vous de Bercy.

Par Christian Eudeline
 

Vivez-vous en France ou à Miami comme on le lit partout dans les magazines ?
Booba : Je vis surtout en France, il ne faut pas croire tout ce qu’on lit dans les journaux.

Avez-vous adapté certains de vos textes en anglais ?
Non, jamais, quand je chante à l’étranger, pas mal en Afrique, c’est dans des pays francophones comme le Sénégal.

Le français est-il la meilleure langue pour le rap ?
La langue anglaise sonne beaucoup mieux que n’importe quelle autre langue, d’ailleurs c’est pour ça je pense que les artistes américains ont du succès à l’international. L’anglais est une langue musicale. Le français c’est un casse-tête.

Vous avez souvent déclaré ne pas lire, vous qui êtres devenus l’une des meilleures plumes du rap.
Je déteste lire ou plutôt je n’arrive pas à me concentrer. Adolescent, je préférais écouter James Brown, Michael Jackson, Bob Marley, Madonna, Desireless, Indochine, The Cure, de la musique cubaine, du zouk, de la musique africaine. Les seules chansons à textes ce sont les disques de Renaud, j’aimais bien son morceau Laisse Béton par exemple car j’avais vraiment l’impression d’y être, accoudé au comptoir. Dans la langue anglaise j’aime le côté visuel, il y a beaucoup moins de mots, Mistral gagnant c’est la même chose : M’asseoir sur un banc cinq minutes avec toi, Et regarder les gens tant qu'y en a ... En serrant dans ma main tes p'tits doigts, Pis donner à bouffer à des pigeons... C’est que des images, il faut donner une impression de voyage, c’est de cette façon que j’écris. Je me casse pas la tête avec de longues phrases et je n’hésite pas à inventer mes mots, mon verlan, mes mots en arabe, en sénégalais, en américain. Je fais un ragoût. 

A quel moment vous rendez-vous compte que les conneries ne mènent nulle part ?
Je ne me suis rendu compte de rien. Je n’ai jamais eu d’ambition. Je savais que j’étais fort en sport, ce n’est que plus tard que je découvrirai que je suis aussi fort en rap. Mais gamin, j’étais plutôt gringalet même si vers 8-9 ans je faisais du kung-fu, j’ai été champion de France. Ensuite, j’ai été au Stade Français d’athlétisme, j’étais parmi les meilleurs.

Le rap débarque quand et comment ?
Avant NTM et IAM quand j’ai 15-16 ans, il n’y a rien, tout passe par les Américains et l’émission de télé "Rap Line". Mon grand frère s’est très vite branché  sur Public Enemy et KRS One, il écoutait du reggae, de la funk et du rap.

A l’école ça se passe comment ?
J’ai des capacités mais je ne fais pas grand-chose, je ne suis bon qu’en anglais.

Et cette découverte des Etats-Unis alors ?
J’étais très américanisé et je voulais aller aux Etats-Unis. J’aime vivre ce que j’aime, quand je vois "Starsky et Hutch", les poursuites en voiture, ça me fait rêver. Mettre des baskets et manger au Mac Do ne me suffit plus. Je me suis inscrit à un programme d’échange et à 14 ans je passe un mois là-bas. L’année d’après j’ai eu envie d’aller à l’école là-bas, mais hors échange car j’avais un bon contact avec la famille. J’avais passé un peu de temps en Afrique vers l’âge de 10 ans, ma mère est noire et mon père blanc, et j’avais souvent été confronté au racisme, mais aux Etats-Unis, ce genre de choses n’existait plus. J’étais à Detroit où il y a 80% de noirs, pour moi c’était comme une nouvelle Afrique. Donc je pars un an aux Etats-Unis, mais je ne peux pas rester car je n’ai pas les moyens, ma mère n’a pas les moyens de me l’offrir.

Que faites-vous vers 16-17 ans, vous quittez l’école vous vous mettez à travailler ?
Des petits business, je n’ai jamais travaillé, je fais un peu les marchés, je vends du muguet le 1er mai… J’ai voulu travailler au supermarché et je suis resté 30 minutes. Je me suis retrouvé avec un type de 50 ans, un petit chef, j’ai eu un flash, je me suis barré.

Le rap est déjà une issue possible ou pas encore ?
Là non, ce ne sont que des petits trafics. J’ai toujours aimé la musique, je commence à danser comme tout le monde, pour le collectif Coup d’Etat Phonique, qui a fait partie de la Cliqua. Un des chanteurs s’appelait Hugo Self et c’est lui qui m’a poussé à rapper en m’écrivant quelques morceaux. Suite à une autre rencontre, avec Ali, je me mets à rapper, surtout je commence à écrire mes textes. On formera Lunatic, et le rap devient une activité mais je n’ai pas vraiment de rêve. On tourne avec les Sages Poètes de la Rue, mais c’est pour s’éclater. En 96 on a un morceau "Le Crime paye" sur la compilation "Hostile Hip Hop", et c’est là que tout le monde adhère et que je me dis que je vais continuer. Mais on se prend la tête et voilà. Par là il y a un passage par la case prison, j’ai vingt balais quand je suis derrière les barreaux, vingt mois.

Il y a une prise de conscience à ce moment-là ?
Oui, quand je commence à gagner de l’argent avec la musique, j’arrête les conneries, et c’est parce qu’il y a la musique que je reste en France, sinon je serai parti définitivement aux Etats-Unis. On vend 100 000 copies de l’album "Mauvais Œil" en 2000 que j’ai écrit en prison alors que nous sommes complètement indépendants. Je suis entrepreneur et businessman, je n’ai plus envie de faire de concessions, je ne suis plus d’accord avec Ali et on se sépare. Je ne voulais pas forcément quitter le groupe, mais il fallait que j’enregistre mon disque. Je pensais qu’on devait tout continuer en parallèle, Lunatic, Ali en solo, moi en solo, car ça faisait plus de pognon pour tout le monde. J’aime bien la musique mais faut que ça rapporte et ça aurait pu être très rentable, mais j’étais le seul à envisager la suite de l’histoire de cette façon. Depuis le début j’affirme : "Si ça marche pas j’arrête !" J’ai jamais eu envie d’attendre mes tickets restaurants à 30 ans ! On s’est séparé avec Lunatic pour des problèmes d’ego en fait. Il y a aussi quelques problèmes de prison, j’y retourne, bref, je me retrouve seul. C’est après cette deuxième prison que je monte mon label, je suis un peu juste, pour payer ma caution et produire mon disque, mais je sors quand même "Panthéon". Il s’en vendra 250 000 exemplaires.

C’est une histoire incroyable ?
Oui, assez rocambolesque.

Il y a des choses que vous ne referiez pas ?
Non.

Et votre maman, que pense-t-elle des textes ?
Si elle les a entendus elle ne m’en a jamais parlé, je n’ai aucune envie de la faire pleurer.

Elle ne vient pas aux concerts ?
Non, mais elle est fière de moi, je vais dîner chez elle tout à l’heure.

Propos recueillis par Christian Eudeline